Disneyland Paris fait partie de mon histoire personnelle bien avant d’être mon sujet d’écriture : mon père est arrivé à l’ouverture, en 1992, et y a travaillé près de dix ans comme cast member (c’est le terme Disney pour les employés du parc). Il a d’abord fait partie des équipes guest flow (la gestion des flux de visiteurs), avant de rejoindre les équipes spectacles, puis le personnel de l’infirmerie et les premiers secours.
J’ai donc grandi avec les récits de cette période, et c’est sans doute ce qui m’a donné envie de raconter, ici, comment ce parc a réellement vu le jour.
Car derrière le 12 avril 1992 se cache une décennie de décisions : une compétition serrée avec l’Espagne, un contrat négocié au plus haut niveau de l’État français, un chantier hors norme et une ouverture mouvementée. Le hub sur l’histoire de Disneyland Paris vous donne la vue d’ensemble ; cet article va plus loin et déroule le détail de la création.
À tous ceux qui pénètrent dans cet endroit enchanté, bienvenue. Disneyland est votre pays. Ici, les anciens revivent les souvenirs plaisants du passé, et ici les jeunes peuvent goûter aux défis et aux promesses du futur.
Walt Disney, dédicace du premier Disneyland, 17 juillet 1955
Pourquoi Disney a voulu un parc en Europe
Le premier Disneyland a ouvert en Californie le 17 juillet 1955. C’est le point de départ d’une lignée de parcs qui va s’étendre dans le monde, et dont Disneyland Paris est l’héritier direct en Europe.
L’idée d’un parc Disney sur le continent est ancienne : selon certaines sources, des villes comme Francfort, Paris, Londres ou Milan auraient été évoquées dès les années 1960 ou 1970 (un point difficile à dater précisément). Mais le vrai déclencheur arrive bien plus tard.
En avril 1983, Disney ouvre Tokyo Disneyland. Le succès est immédiat et prouve qu’un parc Disney peut être très rentable hors des États-Unis. La direction de l’époque, menée par Michael Eisner, décide alors de viser l’Europe.
Fin 1984, les responsables des parcs présentent une liste d’environ 1 200 sites possibles à travers le continent. Le Royaume-Uni et l’Italie sont écartés assez vite, faute de terrains plats suffisants. En mars 1985, il ne reste que quatre finalistes : deux en France et deux en Espagne.
La compétition avec l’Espagne
L’Espagne avait un argument de poids : le climat. Les sites espagnols se trouvaient sur la côte méditerranéenne, avec une météo douce comparable à celle des parcs de Californie et de Floride. Le secteur favori se situait dans la région d’Alicante.
Mais deux problèmes ont pesé sur la candidature espagnole. D’abord, des éclaireurs Disney auraient constaté des vents saisonniers violents lors d’une visite hors-saison (un élément souvent rapporté, à prendre comme une anecdote plus que comme un critère officiel). Ensuite, une forte opposition environnementale, le site convoité étant une zone humide protégée.
Côté français, un terrain près de Toulon a aussi été un sérieux concurrent grâce à son climat, mais son sous-sol rocheux rendait la construction trop coûteuse.
À partir de 1985, la bataille devient publique en France. Les médias s’emparent du sujet, et le gouvernement se donne les moyens de convaincre les Américains : au-delà du parc lui-même, l’argument mis en avant est celui des retombées pour le territoire (milliers d’emplois et afflux de touristes dans le pays déjà le plus visité au monde).
Au final, le climat a été surclassé par deux critères plus stratégiques : le bassin de population et l’accessibilité. Et sur ces deux points, Marne-la-Vallée, à l’est de Paris, était imbattable.
Au-delà de la géographie, c’est l’offre financière française qui a emporté la décision. Le gouvernement proposait des terrains à prix réduit, un prêt à taux préférentiel, des infrastructures de transport et des avantages fiscaux que l’Espagne n’a pas égalés. L’ensemble du projet a été chiffré à l’époque autour de 4 milliards de dollars (les estimations varient selon les sources). Roy E.
Disney, neveu de Walt, résumera ce choix par une formule restée célèbre : il aurait préféré "le calcul au rêve".
Michael Eisner signe une première lettre d’intention avec le gouvernement français le 18 décembre 1985. Le choix de la France est acté.
Le contrat entre Disney et la France : la convention de 1987
Le document fondateur du parc est la "Convention pour la création et l’exploitation d’Euro Disneyland en France", signée le 24 mars 1987 à l’Hôtel Matignon. Une convention, ici, est un contrat administratif : un accord entre l’État (et les collectivités locales) et une entreprise, qui fixe les engagements de chacun. Sa durée initiale était de 30 ans.
Les signataires donnent une idée de l’importance du projet : côté français, le Premier ministre Jacques Chirac, le Conseil régional d’Île-de-France, le Conseil général de Seine-et-Marne, la RATP et l’établissement public d’aménagement chargé de viabiliser les terrains ; côté Disney, Michael Eisner lui-même. La convention ne portait pas seulement sur le parc : elle prévoyait aussi l’aménagement du secteur IV de Marne-la-Vallée.
Le contrat prévoit que la société qui exploitera le parc prenne la forme d’une SCA, ou Société en Commandite par Actions (une structure de droit français cotée en Bourse). Pour respecter l’exigence d’un actionnariat majoritairement européen, The Walt Disney Company a limité sa propre part à 49%.
La convention répartit clairement les rôles : l’État français prend en charge les terrains, les transports et les réseaux, tandis que Disney conçoit et construit le parc, les hôtels et les zones de loisirs. Voici les principaux engagements de chaque côté.
| Engagements de la France | Engagements de Disney |
|---|---|
| Vendre les terres agricoles à prix préférentiel (autour de 7 500 $ l’acre) via l’aménageur public | Aménager l’ensemble de la zone et construire le parc à thème |
| Prolonger la ligne A du RER jusqu’à Marne-la-Vallée / Chessy (gare ouverte le 1er avril 1992) | Construire les hôtels, le golf et le camping |
| Construire une voie d’accès reliant l’autoroute A4 au parking | Réaliser le centre de divertissement (Festival Disney, aujourd’hui Disney Village) |
| Réserver une emprise et créer une gare TGV | Privilégier la langue française dans les annonces et les noms d’attractions |
| Fournir les réseaux (eau, gaz, électricité, assainissement) | Prévoir une attraction mettant en valeur la culture française et européenne |
| Abaisser la TVA sur les billets de 18,6% à 7% | Intégrer un office de tourisme régional |
Sur le plan financier, l’effort public a été considérable : un prêt de l’État à un taux inférieur à celui du marché, plusieurs centaines de millions consacrés aux liaisons routières et ferroviaires, et la baisse de TVA déjà citée. Ces chiffres varient selon les sources, mais ils donnent la mesure de l’investissement consenti pour attirer le parc.
Au-delà du parc : une ville nouvelle
Un point souvent oublié : la convention de 1987 ne créait pas seulement un parc : elle organisait l’aménagement de tout un secteur de l’est francilien.
Là où il n’y avait que des champs de betteraves et quelques villages, sont sortis de terre des logements, des commerces et des bureaux pour accueillir les milliers de salariés du complexe. C’est ainsi qu’est né, autour des communes de Bailly-Romainvilliers, Magny-le-Hongre et Serris, le pôle de Val d’Europe.
Ce volet urbanistique fait pleinement partie de l’histoire du parc : sans lui, le projet n’aurait pas tenu sa promesse de retombées pour le territoire. Mais c’est un sujet à part entière, que je détaille davantage dans le hub sur l’histoire de Disneyland Paris.
Le chantier : cinq villages transformés en quatre ans
Les travaux démarrent le 3 août 1988 sur un site regroupant cinq villages briards : Chessy, Serris, Coupvray, Bailly-Romainvilliers et Magny-le-Hongre. À l’époque, ce chantier est présenté comme l’un des plus grands d’Europe, comparable en ampleur au tunnel sous la Manche.
Les chiffres de main-d’œuvre varient selon les sources et les phases : les communications Disney parlent de "plus de 10 000 travailleurs venus de toute l’Europe", quand des sources françaises évoquent plutôt 8 000 ouvriers à un moment donné. Des centaines d’entreprises et de bureaux d’études ont participé au projet.
Le parc ouvre au public le 12 avril 1992, sous le nom d’Euro Disneyland, après une phase de tests et de previews au printemps. Tout n’était pas terminé pour autant : l’hôtel Sequoia Lodge, par exemple, n’était pas encore achevé à l’ouverture. Les travaux se sont poursuivis pendant la première année, et il a finalement ouvert en 1993.
L’inauguration du 12 avril 1992
L’ouverture s’est étalée sur plusieurs jours. Le 10 avril au soir, le Festival Disney et les hôtels (du moins ceux qui étaient prêts) sont inaugurés. Le 11 avril, une grande soirée de gala est diffusée en mondovision dans plusieurs pays et langues (cinq langues en simultané).
Le spectacle réunissait des artistes comme Cher, Tina Turner, José Carreras, Gloria Estefan, les Gipsy Kings ou encore les Four Tops, avec une ouverture sur des enfants de toute l’Europe chantant "When You Wish Upon a Star". La version américaine du gala était présentée par Melanie Griffith et Don Johnson. Le spectacle Buffalo Bill est arrivé avec de nombreux chevaux et bisons dans Frontierland.
Le 12 avril 1992, le parc ouvre ses portes au public. C’est ce jour-là que mon père a commencé une histoire qui durera de longues années.
Tokyo donne le feu vert
Le succès de Tokyo Disneyland convainc Disney de viser l’Europe.
Quatre finalistes
La liste se réduit à deux sites en France et deux en Espagne.
La France l’emporte
Eisner signe une lettre d’intention pour le site de Marne-la-Vallée.
La convention
Signature du contrat à Matignon, pour une durée de 30 ans.
Début du chantier
Lancement des travaux, présentés comme parmi les plus grands d’Europe.
La gare RER ouvre
Le RER A est prolongé jusqu’à Marne-la-Vallée / Chessy, Paris à ~35 min.
Ouverture au public
Euro Disneyland ouvre ses portes au public.
Disneyland Paris
Le parc abandonne le nom Euro Disney après une restructuration.
Un jour J en demi-teinte
Contrairement aux attentes, l’affluence du premier jour a été décevante. La fréquentation est restée très en deçà des estimations gouvernementales, qui évoquaient un afflux possible de plusieurs centaines de milliers de personnes. Une grève avait par ailleurs perturbé la liaison du RER depuis Paris, rendant l’accès compliqué.
Le projet avait aussi suscité, en amont, une vive critique culturelle française. Certains intellectuels dénonçaient une forme d’impérialisme américain. La formule "Tchernobyl culturel" a été associée à la metteuse en scène Ariane Mnouchkine, employée d’abord en privé puis largement reprise par la presse.
Le philosophe Michel Serres lui a répondu, en substance, que ce n’est pas l’Amérique qui nous envahit, mais nous qui l’adorons. Quant au président François Mitterrand, il était absent de l’inauguration.
La première année a été éprouvante pour les visiteurs comme pour le personnel. Côté public, les files d’attente démesurées ont été l’une des principales critiques : il fallait souvent patienter plusieurs heures pour les attractions populaires.
Côté coulisses, l’ambiance n’était pas simple non plus : les conditions de travail et de logement, ainsi que des règles d’apparence strictes mal vécues en France, ont entraîné de nombreux départs. Plusieurs centaines d’employés ont démissionné dès les premiers mois.
C’est une période que je connais un peu autrement, par le récit de mon père : derrière la façade des débuts, il y avait des équipes qui apprenaient un métier nouveau, dans un parc qui se cherchait encore. Mon père, qui faisait partie des équipes guest flow lors de cette première année, a vécu ces files interminables de l’intérieur.
Ce que Disney a adapté pour l’Europe
Pour s’installer en Europe, Disney a beaucoup adapté son modèle américain. Le château central, Le Château de la Belle au Bois Dormant, a été entièrement repensé : les concepteurs (les Imagineers) ont estimé qu’en Europe, où se dressent de vrais châteaux historiques tout proches, il fallait viser un conte de fées stylisé plutôt que le réalisme. Le résultat s’inspire d’enluminures médiévales comme Les Très Riches Heures du Duc de Berry et du Mont-Saint-Michel.
C’est aussi le seul château Disney à abriter un dragon : un animatronique de plus de 20 mètres de long, le plus grand jamais construit par Disney à l’ouverture en 1992.
Le climat parisien a guidé d’autres choix. Le long de Main Street, deux galeries couvertes (la Liberty Arcade et la Discovery Arcade) permettent de rejoindre les boutiques à l’abri de la pluie, en s’inspirant des passages couverts parisiens. Côté ambiance, Discoveryland a remplacé le Tomorrowland classique par un univers rétro-futuriste inspiré de Jules Verne et Léonard de Vinci, tandis que Phantom Manor a offert une version plus sombre de la traditionnelle Haunted Mansion, avec sa propre histoire.
Plutôt que de tout raconter ici, je vous renvoie vers les coulisses détaillées de chaque attraction : Phantom Manor fait partie de la saga de Thunder Mesa, que je vous conseille si vous aimez les histoires derrière les décors.
Des débuts difficiles au renommage Disneyland Paris
Les premières années ont été très compliquées. Dès la fin 1993, la société était au bord de la faillite, au point que Michael Eisner a envisagé de fermer le parc.
Plusieurs erreurs se sont accumulées : des coûts plus élevés que prévu, l’effondrement du marché immobilier français qui devait financer une partie du projet, des prix d’entrée jugés trop hauts, des hôtels pensés pour des séjours longs alors que les visiteurs ne restaient souvent qu’une nuit, et une interdiction initiale de l’alcool mal reçue en France.
Un plan de sauvetage a été bouclé en 1994 : une importante augmentation de capital, l’entrée du prince saoudien Al-Walid ben Talal (environ 345 millions de dollars pour 24% du capital), le soutien d’un consortium de banques, et des concessions de Disney sur ses royalties (sa part passant de 49% à environ 39%). Le vin et la bière ont aussi été autorisés dans les restaurants.
Enfin, le nom a changé. Eisner a expliqué que le terme "Euro" évoquait surtout, pour les Européens, les affaires et la monnaie. Le parc est devenu Disneyland Paris en octobre 1994. Depuis, il n’a cessé de grandir, jusqu’à devenir le parc le plus visité d’Europe.
Une précision sur le nom : à l’ouverture, le complexe s’appelait Euro Disney Resort, puis il est passé par une étape intermédiaire, Disneyland Resort Paris, avant de devenir tout simplement Disneyland Paris.
Le nom Euro Disney n’a pas totalement disparu pour autant : il survit comme nom juridique de la société qui exploite le parc (Euro Disney Associés SAS).
Il en reste même une trace visible dans le parc : les lettres "EDRR", pour Euro Disneyland Railroad, l’ancien nom du Disneyland Railroad, sont encore présentes à plusieurs endroits, notamment à l’entrée principale.
Si le sujet des noms et des vestiges du parc vous intéresse, poursuivez avec les lieux disparus de Disneyland Paris et les anniversaires du parc.
Questions fréquentes
01En quelle année Disneyland Paris a-t-il ouvert et sous quel nom ?
Le parc a ouvert le 12 avril 1992, sous le nom d’Euro Disney. Une grande soirée de gala diffusée en mondovision avait eu lieu la veille, le 11 avril. C’est le premier parc du resort ; le second a ouvert en 2002.
02Pourquoi Disneyland Paris s’appelait-il Euro Disney ?
À son ouverture en 1992, le resort s’appelait Euro Disney. Le terme "Euro" évoquait surtout, pour les Européens, les affaires et la monnaie. Le complexe a donc été renommé Disneyland Paris le 1er octobre 1994, lors du redressement financier, pour mettre Paris en avant et s’éloigner d’une image abîmée. Le nom Euro Disney est resté longtemps celui de la société qui exploitait le parc.
03Pourquoi Disney a choisi la France plutôt que l’Espagne ?
L’Espagne avait pour elle le climat, mais la France a gagné grâce à sa position centrale en Europe, son excellente accessibilité (RER, A4, futur TGV) et un bassin de population énorme : environ 68 millions de personnes à moins de 4 heures de route. Le gouvernement français a aussi proposé des conditions financières très avantageuses et mis en avant les milliers d’emplois créés pour le territoire.
04Qui a inauguré Disneyland Paris en 1992 ?
L’ouverture a été célébrée par une grande soirée de gala le 11 avril 1992, diffusée en mondovision en cinq langues, avec des artistes comme Cher, Tina Turner, Gloria Estefan ou les Gipsy Kings. En revanche, aucun officiel français de premier plan n’a assisté à la cérémonie, et le président François Mitterrand était absent.
05Combien de temps a duré la construction du parc ?
Le chantier a démarré le 3 août 1988 et a duré environ quatre ans, jusqu’à l’ouverture d’avril 1992. Il était présenté à l’époque comme l’un des plus grands chantiers d’Europe, mobilisant plusieurs milliers d’ouvriers venus de tout le continent. Certains éléments, comme l’hôtel Sequoia Lodge, n’ont été achevés qu’en 1993.
06Pourquoi les débuts de Disneyland Paris ont-ils été difficiles ?
Le parc a subi de lourdes pertes dès ses premières années et a frôlé la faillite : la fréquentation a été très inférieure aux prévisions (environ 25 000 visiteurs par jour en mai 1992 au lieu des 60 000 attendus), les coûts étaient trop élevés, les prix d’entrée jugés hauts et plusieurs choix mal adaptés au public européen. La dette atteignait environ 3 milliards de dollars à l’été 1994. Un plan de sauvetage, avec l’entrée du prince Al-Walid au capital, a sauvé le resort, suivi du renommage en Disneyland Paris.